
Les Frères musulmans et leur réseau en Europe : conférence à l’Université de Tel-Aviv
Le Prof. Florence Bergeaud-Blackler, chercheuse au CNRS et présidente du Centre européen de recherche et d’information sur les Frères musulmans (CERIF), a donné une conférence à l’Université de Tel-Aviv mercredi 12 novembre 2025 sur un thème brûlant d’actualité : les Frères musulmans et leurs réseaux en Europe. La rencontre, organisée dans le cadre du programme francophone de l’Ecole internationale de l’Université de Tel-Aviv et animée par le Dr. Sandrine Boudana, directrice du Département des études de communication de l’Université, s’est déroulée avec la participation de l’anthropologue et militante laïque Fadila Maaroufi, devant un public nombreux. Une conférence édifiante et riche en informations.

« C’est un grand honneur pour moi d’accueillir ce soir le Prof. Florence Bergeaud-Blackler », a déclaré le Dr. Boudana, qui a présenté brièvement la conférencière, anthropologue chargée de recherche au CNRS, spécialiste de l’implantation de l’islam dans les sociétés occidentales, du marché halal et de l’influence des Frères musulmans en Europe. Elle est l’auteure notamment de l’ouvrage Le Frérisme et ses réseaux, publié en 2023, qui a suscité de nombreuses polémiques qui l’ont placé sous les projecteurs médiatiques en France. « Un ouvrage qui est l’aboutissement de 30 ans de carrière, et dans lequel elle fait preuve d’une approche méthodique, méticuleuse dans l’analyse et très documentée, avec beaucoup de témoignages », commente le Dr. Boudana.
Un sujet tabou en Europe
« Il s’agit d’une analyse sur les normativités islamiques, qui a suscité certes des controverses, mais pas réellement de débats académiques, car il y a peu de chercheurs travaillant sur l’islamisme en Europe, qui reste un sujet tabou », explique le Prof. Bergeaud-Blackler, qui confirme avoir reçu des menaces en raison desquelles est elle placée sous protection policière permanente depuis deux ans. Pour les mêmes raisons, explique-t-elle, il est également difficile de former des étudiants sur ce sujet : « Ces intimidations sont faites précisément pour assécher complètement la recherche sur le frérisme ».
Contrairement à ce que l’on a l’habitude de penser, précise la chercheuse, les Frères musulmans en Europe sont plutôt des gens policés, se montrant assez rarement. Elle raconte avoir connu leur univers lorsqu’elle a commencé à travailler comme anthropologue sur la mosquée de son quartier à Bordeaux, qui a abrité une des premières associations des frères musulmans en France. Utilisant la méthode ‘d’observation participante’, qui consiste à s’immerger dans un groupe pour l’étudier de l’intérieur, elle a remarqué entre autres que dans les cercles religieux de la mosquée, on enseignait les penseurs importants de la confrérie. « A l’époque, il y a trente ans, on considérait que les Frères musulmans n’étaient pas représentatifs de l’islam en France et qu’il ne fallait pas faire le jeu du Front National, qui avait émergé dans les années 80. Il était donc déjà difficile d’aborder ce sujet en raison de ses implications politiques », commente le Prof. Bergeaud-Blackler. Elle continue cependant ses observations dans la mosquée pendant un an encore. « Ils ont alors compris que je n’allais pas me convertir à l’islam, et qu’ils ne pourraient pas me ‘recruter’, comme ils essayaient de le faire dans le milieu universitaire. Ils m’ont alors interdit l’accès à la mosquée et à toutes les familles avec lesquelles j’avais tissé des liens ».

Elle a donc poursuivi ses recherches sur le marché halal, milieu beaucoup plus facile à étudier, cette fois-ci de loin. L’ensemble de ces études lui ont permis de formaliser la « théorie du frérisme ». « Avec la chute du califat ottoman en 1924, l’islam a connu une période de crise existentielle », explique-t-elle. « L’autorité traditionnelle est contestée, une lutte d’influence s’organise, et elle va être gagnée par le fondamentalisme dogmatique, la salafia, qui prône le retour à l’islam des origines, une sorte de revitalisation de la religion à partir de ses sources premières. C’est aujourd’hui le paradigme dominant, qui s’oppose aux différents courants libéraux de l’islam ».
L’adaptation au contexte
Les pères du frérisme sont Hassan el-Banna, qui créé l’association en 1928, puis son gendre Said Ramadan qui va relier le mouvement à la tendance pakistanaise, qui considère l’islam comme un système englobant tous les aspects de la vie. Said Ramadan est le père de Tariq et Hani Ramadan.
Dans cette salafia, explique la conférencière, on distingue deux courants : un courant islamiste, celui des Frères musulmans, ‘revivalisme’ expansionniste qui a comme objectif le califat, et le conservatisme, fondamentalisme loyaliste vis-à-vis d’un Etat. Le salafisme lui-même se divise en trois courants : le djihadisme (l’Etat islamique ou Al Qaida), le salafisme politique : partis islamo-nationalistes des pays musulmans (al-Charaa en Syrie, Mohamed Morsi en Egypte, Erdogan en Turquie), et ce que le Prof. Florence Bergeaud-Blackler appelle le “frérisme”, ou mouvement islamique, réseau transnational qui se développe à partir des campus des sociétés libérales sécularisées démocratiques dès les années 1960.

Selon Youssef al-Qaradawi, principal théoricien contemporain des Frères musulmans, l’objectif ultime, le réveil de l’islam, ne peut être atteint en se limitant à un petit groupe d’activistes. Il est nécessaire de rassembler l’ensemble des courants islamiques pour les conduire vers le califat ou société islamique mondiale. L’originalité de sa pensée réside dans l’adaptation au contexte : il ne s’agit pas d’imposer l’islam de façon brutale, mais de préserver les aspects positifs des sociétés à conquérir tout en les islamisant.
Réfugiés sur les campus européens
Aussi, au lieu de combattre les différents courants, les frères utilisent les dispositions de chacun, dirigeant par exemple les salafistes purs vers les banlieues, où règnent le désordre, pour encadrer les jeunes, et les réformistes pour s’adresser aux élites. Selon la conférencière : « le frérisme est une idéologie pragmatique et opportuniste, basée sur la ruse et non sur la force brutale, ajustée aux démocraties libérales sécularisées modernes multiculturelles et inclusives, qui va s’adapter à leur fonctionnement pour les pénétrer ».
Les Frères arrivent en Europe dans les années 50-60 par les campus. Comme elle l’explique, « ce sont généralement des intellectuels qui se sont réfugiés sur les campus européens ou américains pour fuir leurs pays où ils sont poursuivis. Certains considèrent ces campus comme des terres de replis où ils pensent passer quelques temps avant de revenir vers leur pays d’origine, par exemple les étudiants réfugiés iraniens retournés en Iran au moment de la révolution islamique ; d’autres restent, en allant chercher dans les textes ce qui peut justifier leur existence en terre de mécréance, à savoir y faire venir l’islam ».
Le frérisme est donc un système d’action qui cherche à réunir tous les courants de l’islam pour mettre en marche le mouvement islamique mondial ayant pour mission l’instauration d’une société islamique mondialisée.
Former des formateurs
Selon le Prof. Bergeaud-Blackler, la confrérie des Frères musulmans s’appuie sur trois piliers : une vision du monde particulière en rupture avec la vision occidentale, une identité suprémaciste, et un plan pour imposer la religion sur la terre. Contrairement au christianisme, religion basée sur le partage de la foi, l’islam est une religion de lois, ce qui signifie qu’en pays islamique, on n’est pas obligé de partager la foi musulmane, si on se soumet à un certain nombre de contraintes : c’est le statut de dhimmi. Fondé en 1928 en Egypte, quatre ans après la chute du califat ottoman, le frérisme est une guidance personnelle et sociale, axée sur la mission, et pour laquelle le temps importe peu. « L’ordre social n’est pas à penser, car tout a été écrit dans le Coran et la Sunna. Le texte va donc fixer un comportement. Il existe aujourd’hui en Europe pléthore de bréviaires résumant le comportement du prophète, sur lequel vous devez indexer votre propre comportement. Tout ce que le prophète a fait est licite. La loi à respecter n’est pas celle du pays, c’est celle de Dieu ».
La confrérie possède une structure pyramidale et secrète, organisée en ousras (familles) regroupées en districts. Son principe : « former des formateurs » pour diffuser ses idées dans la famille, puis dans l’entourage, afin de construire progressivement une société gouvernée selon l’islam, aboutissant à un état islamique lequel va chercher à réunifier toutes les nations musulmanes dans l’Ouma, la nation musulmane. L’adhésion est sélective : la confrérie choisit ses membres, les forme et leur fait prêter serment. La progression interne est lente et se fait par cercles. Ceux qui ne parviennent pas au niveau final restent cependant des affiliés, et jouent des rôles au niveau associatif. Les membres parvenus au niveau final disparaissent de la scène publique.

En France, le nombre de membres de l’organisation est estimé entre 400 et 1000 sur une population musulmane d’environ 8 millions de personnes. Mais au-delà du petit groupe de cette confrérie secrète assermentée, explique la conférencière, il existe un deuxième cercle composé d’organisations islamiques affiliées, comprenant des militants engagés dans diverses causes, comme des associations étudiantes, féminines, caritatives, ainsi que des instituts de formation ou des regroupements professionnels (médecins, avocats etc.). « Puis il existe un troisième cercle « celui de l’infiltration » concernant des organisations qui n’ont pas forcément conscience de leur lien avec les Frères musulmans, mais forment un « écosystème » local : mosquées, associations culturelles, clubs sportifs, agences de voyage, sites de rencontre, salons de beauté, de coiffure etc. C’est ce qui explique pourquoi l’influence des Frères musulmans peut sembler disproportionnée par rapport au faible nombre de ses membres ».
La « Charia-compatibilité »
L’objectif à long terme est donc d’instaurer progressivement une théocratie mondiale sous gouvernance islamique. La conférencière explique que, pour atteindre cet objectif, les Frères musulmans utilisent des moyens d’influence et d’infiltration visant à rendre la société « charia-compatible ». La « charia compatibilité », formule créée par elle, est un espace intermédiaire qui doit amener nos sociétés européennes à se convertir naturellement. La charia n’est pas imposée par la violence, mais par consentement, par des moyens comme le halal, une guérilla sans merci contre tous ceux qui mettent en évidence leur projet et leur mode d’action, et des lois pour la protection des minorités ou l’antiracisme. Par exemple, les Frères soutiennent souvent le mouvement LGBT, bien que totalement en contradiction avec les lois de l’islam, parce qu’ils promeuvent la fragmentation du corps social.
Une des méthodes employées est celle de « l’islamisation par le bas », au moyen de l’aide sociale, l’éducation sportive, l’aide aux petits entrepreneurs, le noyautage des associations caritatives, associations de parents d’élèves, centres de soins, associations d’avocats, de médecins. Il s’agit d’un travail est à long terme dont le but est d’habituer à leur présence et à leurs idées.

Youssef al-Qaradawi, rappelle la conférencière, est d’ailleurs le promoteur de « l’islam du milieu », essayant d’éviter les extrêmes pour s’adapter aux sociétés modernes. Cependant, loin d’être un modéré, il est le chef du Conseil européen pour la fatwa et la recherche, qui émet des avis juridiques pour les musulmans vivant en Europe et aux Etats-Unis. Son œuvre principale, Le Licite et l’Illicite en islam, polarise tout choix autour de ces deux notions et à pour but notamment d’éviter l’assimilation des musulmans en Europe, afin qu’ils restent concentrés sur leur mission. Il est aussi président de la Fédération des organisations islamiques en Europe. Il n’appelle pas à la violence, sauf quand il s’agit d’Israël. « Il est très clair à ce sujet », relève la conférencière. « Il faut cultiver la haine d’Israël. Qaradawi appelle à l’anéantissement des juifs, et déclare que la Shoah était une mission divine. Il a été un inspirateur de la charte du Hamas de 1988 qui prône l’éradication d’Israël, la nouvelle charte, publiée en 2017 restant dans la même ligne. A Gaza, le mode opératoire des Frères, c’est le Hamas, la violence, adaptée au contexte ». Mais ces deux modes opératoires convergent vers le même but : « c’est l’influence des organisations fréristes en Europe et aux Etats-Unis qui permet de comprendre comment les manifestations s’y sont développées dès le lendemain du 7 octobre. Tous ces mouvements, BDS, palestinisme et les alliances avec la gauche radicale ont été travaillés depuis 2005, date de la victoire du Hamas à Gaza ».
Préparer le monde à l’acceptation de l’Ouma
La chercheuse conclut sur un document publié par Youssef al-Qaradawi en 1990, invitant le mouvement islamique à emprunter trois grandes directions pour les trente ans à venir : la formation d’une avant-garde islamique, celle de l’opinion publique, et la préparation d’un climat mondial d’acceptation de l’existence de l’Ouma, qui a vocation de diriger le monde. « Il prônait également l’islamisation par domaines : l’éducation (écoles et universités), le politique, en favorisant le vote musulman, le social, l’économie (le halal), les sports de combat, la communication (al Jazeera et autres), et l’islamisation de la connaissance. L’accent est mis sur le rôle des femmes et l’éducation des enfants, syncrétique, leur inculquant que Dieu les voit dans tous les actes de leur vie, tout le temps et partout ».
La présentation du Prof. Bergeaud-Blackler a été suivie d’une courte intervention de Fadila Maaroufi, puis d’un questions réponses avec les participants, à la fois interpelés et confirmés dans leurs propres analyses par le contenu de la conférence.
Photos :
1. Le Prof. Florence Bergeaud-Blackler (à droite) et le Sr. Sandrine Boudana.
2. et 5. Le Prof. Bergeaud-Blackler
3. Fadila Maaroufi
4. Fadila Maaroufi (à gauche), le Prof. Florence Bergeaud-Blackler et le Dr. Sandrine Boudana